On a presque envie de vous dire : ne lisez rien. Fermez les écoutilles, restez à l’écart des débats de spécialistes qui vont immanquablement disséquer la validité historique du bazar – comme quoi Shakespeare était plutôt comme ceci, pas du tout comme cela, que sa relation avec sa femme n’avait rien à voir avec celle montrée dans le film, qu’il taillait ses plumes d’oies comme un pro et ne ressemblait pas du tout à Paul Mescal… Dites-vous qu’en vérité, personne n’en sait rien. Et mieux encore : qu’on s’en fout ! Que la réalisatrice, comme la romancière, font le choix hardi de ne jamais nommer le célèbre poète-dramaturge, mieux encore : de le faire passer au second plan d’une histoire de femme – autrement puissante, belle et émouvante. Ayez simplement confiance : Hamnet est un sacré grand film. Venez ! Et un petit conseil au passage : n’oubliez pas vos mouchoirs.
Et si vous vous méfiez de nos emballements, ayez confiance en Chloé Zhao ! Aussi à l’aise dans le drame intimiste amérindien (son premier film : Les Chansons que mes frères m’ont apprises) ou la chronique désenchantée de l’Amérique profonde post-western (le magnifique The Rider), la réalisatrice s’est définitivement imposée avec Nomadland, merveille de film sur l’errance, le déclassement et la solidarité, transcendée par une photographie sublime, des paysages à couper le souffle et la présence lumineuse de Frances McDormand… Chloé Zhao (vous y êtes ?) prend à bras-le-corps le roman à succès de Maggie O‘Farrell et fait à nouveau la preuve de sa capacité à filmer l’humain, l’intime et l’invisible. Elle frôle sans ostentation le surnaturel, dans une mise en scène sobre et poétique qui magnifie le jeu des actrices et acteurs. Elle construit un film d’époque d’une intensité rare où elle met les émotions à nu, dépouillées de tous les artifices. Un drame à la fois sensoriel et intemporel où chaque plan respire la terre, la brume, la chair et le deuil. La réalisatrice incarne merveilleusement le texte dans un film d’amour qui déborde du cadre. L’amour entre une femme et un homme, l’amour entre des parents et des enfants, l’amour entre les vivants et les disparus, mais l’amour comme puissance magistrale qui fait le lien entre le deuil et la création. Hamnet s’impose comme un très grand film, qui nous fait naviguer au travers des propriétés réparatrices de l’art jusqu’à un final grandiose transformant l’amour et la douleur qui l’accompagne en sources de beauté totale.
Utopia