Improbable, fou sublime… S’il y a bien un terrain sur lequel on n’attendait pas Lav Diaz, cinéaste philippin, chroniqueur poétique de l’histoire contemporaine de son archipel, c’est bien celui du biopic historique et de la reconstitution en costumes. À fortiori accroché aux basques d’un explorateur européen quasi légendaire, protocolonialiste patenté et évangélisateur forcené, bien loin de ses terres de prédilection… On avait tort. Car si le portugais Magellan est resté dans l’imaginaire populaire comme le premier navigateur à boucler un tour complet du monde, on sait moins qu’après être parvenu à contourner la pointe sud des Amériques, son destin s’acheva de manière tragique (et un chouïa pathétique) sur les côtes philippines, où il périt en 1521, victime d’un conflit avec les populations indigènes. Le tour du monde fut achevé par une partie de son équipage survivant.
Tout commence dans les années 1510, soit deux décennies après l’expédition de Christophe Colomb. Le monde est devenu le terrain de jeu colonial des deux puissances rivales : le Portugal étant globalement souverain sur les mers d’Afrique et d’Asie ; l’Espagne régnant sur les Amériques. Le film, qui n’est absolument pas l’évocation héroïque du périple de Magellan, suit néanmoins quatre périodes de sa vie : une expédition à Mallaca en Malaisie qui fut un fiasco et faillit lui être fatale ; sa convalescence au Portugal où il convole avec l’adolescente (outch) aristocrate qui le soigne ; ses déboires avec les autorités portugaises et son recours au futur Charles Quint pour financer sa dernière expédition ; et enfin, la traversée le menant au-delà du détroit (qui portera pour la postérité son nom) jusqu’aux Philippines, où il entreprend de christianiser les autochtones.
Au-delà du récit, le génie de Lav Diaz, c’est de faire de ce voyage vers l’inconnu – et de ce Moyen-Âge finissant – une expérience sensitive hallucinée et visuellement fascinante. Dès les premières images d’indigènes de la jungle malaisienne, découvrant les étrangers qui surgissent et qui sont filmés de manière distanciée et décadrée, la mise en scène raconte toute l’étrangeté et l’incongruité de la colonisation future. Il n’y a pas plus anti-héroïque que cette épopée faite de rivalités et de cruauté. Pas plus opposé aux canons grandioses que cette traversée vécue comme un cauchemar infiniment lent. Ce Magellan, oeuvre unique, époustouflante, se mérite sans doute. Mais pour peu qu’on s’accroche, on est amplement récompensé par un spectacle sidérant, d’une puissance picturale rarement atteinte.
Utopia