Bonne nouvelle ! Ça faisait un bail que le cinéma indépendant américain ne nous avait pas offert un film à la fois si drôle, si sensible et si juste sur la période (ô combien) difficile de l’adolescence. Ce type de récit d’apprentissage (on dit aussi « coming of age », ça en jette) est un incontournable du cinéma US – on n’est pas près d’oublier les films de John Hugues (Breakfast Club, 1985), de l’extraordinaire Hal Hartley (Trust me, 1992) ou de l’épatante Greta Gerwig (Lady bird, 2017, c’était avant que la réalisatrice ne se mue en publiciste de luxe pour l’industrie du jouet). Sean Wang s’inscrit clairement dans cette lignée et son personnage de Didi rejoint instantanément la cohorte des ados les plus épatants du septième art, saisis au moment de faire le deuil de leur enfance.
Nous sommes en 2008, à Fremont, Californie. Une chouette bourgade, qui a pour particularité d’être une des principales villes d’immigration asiatique des États-Unis. Chris – dit Didi pour sa famille, ou Wang Wang pour sa bande de potes – a treize ans. L’âge où l’on tient à ses amis plus que tout. L’âge où, complexé par un corps encore trop enfantin, on veut s’imposer par tous les moyens. L’âge où les bouleversements hormonaux, physiques, psychologiques, ne favorisent pas le premier crush amoureux. Un âge compliqué, donc – alors que la vie de Didi, jeune Sino-Américain, n’est déjà pas si simple. Il se dispute en permanence avec sa sœur aînée qui s’apprête à partir pour faire des études, se sent abandonné par un père resté à Taïwan pour faire vivre la famille, étouffé par une mère artiste contrariée et une grand-mère omniprésente, très attachée aux traditions asiatiques. Alors pour s’évader d’un environnement familial qu’il supporte de moins en moins, Didi se passionne pour les vidéos YouTube (dans sa chambre) et pour le skate (dans la rue). Combinant les deux, il intègre un groupe de skateurs plus âgés auquel, sans y connaître que pouic, il offre ses services en tant que cameraman. Au même moment, un canon de beauté accepte (incroyable !) de lui filer un rencard… Heureusement, internet et ses tutos sont là pour répondre à toutes ses questions de cinéaste amateur et de puceau complet. Mais on se doute que tout ça ne va pas être aussi simple.
Servi par un jeune acteur exceptionnel, Didi (le film) est un régal de justesse sur les rites initiatiques de l’adolescence : apprendre à s’imposer dans le vaste monde, faire face aux trahisons amicales et aux déceptions amoureuses, accepter l’amour parfois pesant d’une mère ou d’une grand-mère et voir celles-ci avec bienveillance… Le tout dosé avec ce qu’il faut d’humour et de tendresse pour faire passer, mine de rien, une réflexion sur le racisme et les questions d’identité qui travaillent Didi (avec cette phrase terrible de la jolie fille qu’il courtise maladroitement : « tu es pas mal pour un asiatique »). C’est aussi un film qui retranscrit brillamment une époque pas si lointaine, qui vit émerger les réseaux sociaux et des outils internet qu’on redécouvre avec un chouïa de nostalgie. Des comptes MySpace à la messagerie AOL, en passant par une interface Facebook surannée – mais par laquelle passe déjà l’essentiel de la vie sociale de Didi. Une petite merveille de film.
Utopia